Affaire Gilles Gouandjika : un procès historique pour la dignité des femmes en RCA
Le jeudi 4 juin 2026, le Tribunal de Grande Instance de Bangui a examiné l’affaire opposant M. Gilles Ionel Gouandjika à un collectif de femmes et d’organisations de la société civile. Au cœur de cette affaire : des propos injurieux tenus publiquement en avril dernier sur les réseaux sociaux, à l’encontre des femmes, dans le contexte de la polémique née du recours à des hôtesses camerounaises lors de l’investiture du Chef de l’État centrafricain.
Indignées par ces déclarations jugées offensantes et dégradantes, plusieurs organisations féminines et de défense des droits humains — dont l’Association des Femmes Juristes de Centrafrique (AFJC) — ont décidé de ne pas laisser ces propos impunis et ont conjointement déposé plainte pour diffamation et injures publiques.
À l’issue de plusieurs heures de débats, le ministère public a requis une peine d’un an d’emprisonnement avec sursis, assortie d’une amende de 400 000 francs CFA. Le tribunal rendra son verdict le jeudi 11 juin 2026.
Un procès inédit dans l’espace numérique centrafricain
Cette affaire marque un point d’inflexion dans la lutte contre les abus numériques en République Centrafricaine. Plusieurs analystes y voient un procès susceptible de faire jurisprudence en matière d’infractions commises dans le domaine numérique. Pour la première fois de manière aussi visible, des vidéos et des captures de messages publiés sur les réseaux sociaux ont constitué le cœur des preuves à charge. Maître Marie Edith Douzima, avocate des plaignantes, a souligné que le défi résidait d’abord dans la reconnaissance de la recevabilité de l’affaire, puis dans la démonstration des délits à travers un examen minutieux de ces preuves numériques.
Le rôle de l’AFJC : bien plus qu’une plaignante
Mme Irène MOUSSA-KEMBE, Directrice Exécutive de l’AFJC
Ce procès est un signal fort : la dignité des femmes n’est pas une cible acceptable et
la liberté d’expression doit s’exercer avec responsabilité. Mme Irène MOUSSA-KEMBE, Présidente de l’AFJC
La participation de l’AFJC à cette procédure n’est pas anodine. Elle illustre, une fois de plus, la raison d’être profonde de l’association depuis sa fondation en 1992 : transformer l’indignation en action juridique concrète.
En se joignant à la plainte collective, l’AFJC a joué plusieurs rôles essentiels :
1. Donner du poids institutionnel à la plainte. La présence d’une organisation juridique reconnue, membre du réseau international Grassroots Justice Network et active aux Nations Unies, a conféré une légitimité et une visibilité accrues à la démarche judiciaire. Une plainte individuelle isolée aurait pu être minimisée ; une coalition menée par des juristes professionnelles a imposé la prise au sérieux de l’affaire.
2. Rappeler que la parole blessante a un prix juridique. L’AFJC incarne le principe qu’elle défend au quotidien : les violences faites aux femmes ne se limitent pas aux coups physiques. Les violences verbales, publiques, relayées sur les réseaux sociaux, constituent des atteintes réelles à la dignité humaine et tombent sous le coup de la loi.
3. Exercer une pression de plaidoyer. En portant cette affaire devant les tribunaux, l’AFJC envoie un signal fort aux pouvoirs publics : la société civile veille, documente et agit. Ce type d’action judiciaire complète son travail de plaidoyer institutionnel, notamment devant les instances de l’EPU aux Nations Unies.
Les leçons à tirer de ce procès
Quelle que soit l’issue du délibéré du 11 juin, cette affaire enseigne plusieurs vérités importantes :
La liberté d’expression a des limites. Être une personnalité publique ou un responsable ne confère pas le droit de tenir des propos dégradants sur les femmes, ni en public ni sur les réseaux sociaux. La justice centrafricaine devra répondre à une question cruciale : jusqu’où peut s’étendre la liberté d’expression lorsqu’elle heurte la dignité ou porte préjudice à autrui ?
L’espace numérique n’est pas une zone de non-droit. Ce procès établit que les contenus publiés en ligne sont des preuves recevables devant les juridictions centrafricaines. D’après les observateurs, la procédure aurait déjà produit des effets tangibles, avec une diminution notable des discours injurieux sur certaines plateformes depuis le début de l’affaire. L’effet dissuasif est déjà à l’œuvre.
La solidarité organisée est une arme juridique. C’est parce que plusieurs organisations ont uni leurs voix que cette affaire a atteint le prétoire. Cela démontre la force de la mobilisation collective face aux atteintes à la dignité des femmes.
Un précédent qui engage l’avenir. Ce verdict sera scruté de près, non seulement pour ses répercussions sur le sort judiciaire de M. Gouandjika, mais aussi pour la portée symbolique qu’il représentera auprès des millions d’internautes centrafricains. Une condamnation, même assortie de sursis, poserait les fondations d’un cadre jurisprudentiel nouveau pour la protection de la dignité des femmes dans l’espace numérique en RCA.
Rendez-vous le 11 juin 2026 pour le délibéré du Tribunal de Grande Instance de Bangui.